La Civilisation et la Nature (Où Nous en Sommes)

Éléphant victime de braconniers – Crédit PixC

A partir d’il y a 10 000 ans, au fil de la sédentarisation progressive de l’humanité, les bandes d’humains avaient désormais tout intérêt à tenter de garder les troupeaux à proximité. Ce qu’on appela le processus de domestication se mit en marche. Cela se produisit de deux façons. Premièrement, plutôt que de chasser un troupeau, les humains tentaient d’en amadouer quelques membres en leur lançant quotidiennement des restes de galettes de blé, jusqu’à les fidéliser puis les parquer dans un enclos. Ce processus fut probablement une étape de la domestication du porc. Secondement, les chasseurs purent attraper et adopter un agneau, l’engraisser, puis l’abattre ensuite. Parfois, ils parvenaient à attraper un couple de mâle et femelle et les faire se reproduire, et injectaient de temps à autre un nouvel animal dans le groupe pour obtenir un troupeau sain. Il en fut probablement ainsi des moutons, des ânes et des bovins.

La domestication constituait une source fiable de viande sans la peine d’une longue chasse. L’élevage offrait également des ressources totalement nouvelles, comme la laine, le feutre et le cuir, pour de meilleurs vêtements, de plus confortables literies et tentes. Mais l’élément le plus révolutionnaire était la mise à disposition d’une toute nouvelle source d’énergie : c’était la puissance musculaire des animaux. Chevaux, mulets et chameaux rendaient possible le commerce à longue distance et les voyages dans différents environnements. Bœufs et buffles procuraient une puissante traction pour tirer les charrettes et les charrues. Cette énergie animale allait régner en tant que moteur suprême de la civilisation pendant six millénaires.

En conséquence, les animaux domestiqués se rependirent en même temps que les hommes à travers le monde, et l’avènement de la civilisation humaine signa également l’explosion démographique des espèces de canards, de poules et d’ânes. La cohabitation finit par impacter le processus évolutionnaire de ces animaux. En effet, la plupart mutèrent génétiquement pour s’adapter aux humains. Les chiens, par exemple, évoluèrent pour ressentir un attachement à leur maître aussi puissant que l’attachement qu’ils ressentent entre eux. Un chien passe environ 12 ans dans la vie d’un humain, mais pour lui, vous êtes toute sa vie. De leur côté, les chevaux développèrent la capacité de lire les émotions à travers la barrière de l’espèce : ils peuvent aujourd’hui faire la distinction entre les expressions faciales humaines positives et négatives. Un cheval sait si vous avez peur de lui, ou si vous êtes plutôt détendu.


A partir de la révolution de l’agriculture, les humains se changèrent pleinement en ce que l’on appelle une « espèce architecte ». Les espèces architectes sont des espèces animales qui construisent et modifient activement leur milieu. Bien avant le néolithique, les Hommes construisaient des huttes et fabriquaient des pièges à poissons, mais ce n’est vraiment qu’à partir d’il y a 10 000 ans, avec leurs premiers champs et leurs premières villes sous le bras, qu’ils vinrent concurrencer celui qui occupait jusque-là le trône des espèces architectes.

Les castors n’ont rien à envier à nos meilleurs ingénieurs. Les barrages qu’ils construisent sont savamment calculés et fabriqués avec toute la finesse d’un menuisier. Certains des barrages de castors peuvent faire près d’un kilomètre de long, un mètre de haut et être visible depuis la station spatiale internationale. Pour les réaliser, ils récupèrent soit du bois mort, soit du bois qu’ils ont découpés eux même de différents diamètres, grâce à leurs dents. Une fois posé sur le barrage, les interstices entre les morceaux de bois sont colmatés avec de la terre qu’ils tassent avec leurs mains. Ils travaillent comme cela minutieusement jusqu’à ce que leur œuvre les satisfasse. Les castors travaillent habituellement seuls, sauf en cas d’accident majeur – il arrive qu’un castor mal réveillé fasse une bourde. Dans ce cas, les castors se mettent à travailler en famille jusqu’à ce que la réparation soit complète.

Au fil de l’évolution, les castors s’adaptèrent à leur propre niche écologique. Par exemple, leurs incisives n’ont eu de cesse de se perfectionner pour tailler des arbres toujours plus gros et de façon toujours plus précise. La niche écologique des castors fit également évoluer les autres espèces aux alentours. Les barrages favorisent certaines espèces, et d’autres ne vivent que grâce à eux. Mais les immenses constructions des castors altèrent aussi parfois de façon brutale l’environnement. Là où ils s’installent, d’immenses étendues d’eau courante se transforment parfois en marécage, entraînant un bouleversement total de l’écosystème. Néanmoins, le bilan global des castors demeure positif pour l’environnement. C’est pour cela qu’on les réintroduit parfois volontairement pour rediversifier une zone en biodiversité.

A partir de la révolution civilisationnelle, l’Homme est devenu une sorte de super-castor, mais à cette nette différence : l’humain, en plus d’être un architecte, est un prédateur très dangereux. Les humains ne se contentent pas de couper l’eau et de dégrader l’environnement : ils chassent activement les espèces au sein de leur zone de vie et même celles à l’extérieur, et ceci de façon parfois inconsidérée. De sorte qu’aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, le bilan global des humains sur la planète n’est pas très bon.

En à peine 30 ans, de 1970 à aujourd’hui, la population des éléphants du monde a été décimée, passant de plusieurs millions d’individus à quelques centaines de milliers. Le braconnage s’intensifie chaque année. En 2011, entre 25 000 et 30 000 éléphants ont été abattus sauvagement afin de récupérer leurs défenses et alimenter les commerces illégaux. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, la population des éléphants d’Afrique a toujours plus sensiblement diminué au cours des années 2010 : en 2019, le continent comptait environ 415 000 spécimens, soit 111 000 de moins que lors de la précédente décennie. Les spécialistes affirment qu’à terme, si le braconnage ne cesse pas, tous les éléphants du continent seront probablement exterminés d’ici 2025[2].

Le sort des baleines et autres dauphins n’est pas beaucoup plus rose. À la suite d’une chasse intensive pendant le 20e siècle, de nombreuses espèces de baleines sont maintenant en voie de disparition. Quant aux dauphins, ils sont encore en proie à de véritables massacres que nous appelons encore « chasses à grandes échelles ». Le but principal et très lucratif de la chasse au dauphin est de capturer des nourrissons pour les dresser et les vendre à des delphinariums, comme dans les zoos et les parcs aquatiques. Le prix d’un dauphin entraîné peut se négocier en centaines de milliers de dollars. Pour pouvoir capturer quelques nourrissons, un groupe entier de plusieurs dizaines de dauphins est attiré au fond d’une baie et massacré au harpon, créant d’immenses zones de mer rouge de sang.

Pour nos cousins les singes, c’est l’alerte rouge et générale. Les deux espèces de chimpanzés, le chimpanzé commun et le bonobo, sont toutes les deux classées en danger d’extinction. Pour les orangs-outans, l’affaire encore plus grave. Environ 80% de l’habitat des orang-outan a été déboisé ces 20 dernières années, dont une bonne partie en raison de l’exploitation des palmiers servant à fabriquer l’huile de palme des pâtes à tartiner. Les chercheurs prévoient que la majeure partie de la population d’orang-outang sauvages sera éteinte d’ici dix ans, à moins que le braconnage et la destruction de son habitat puissent être arrêtés.

Ainsi, le bilan actuel de l’impact de la civilisation humaine sur les espèces animales peut se résumer en deux chiffres :  entre 11,000 et 58,000 espèces animales et végétales s’éteignent chaque année[3], dont une bonne partie directement ou indirectement à cause de l’activité humaine. Les humains contrôlent désormais 75% de la surface globale de la terre, et ils sont maintenant 7,000,000,000, courant tous après quelque chose mais sans vraiment savoir quoi.


Reste que les rumeurs d’un monde futur post-apocalyptique sont prématurées. Jusqu’il y a quelques décennies, il était vrai de dire que notre planète se transformait en centre commercial de béton, de plastique et en un désert de vie animale et végétale. Mais nous ne pouvons plus dire cela aujourd’hui. Beaucoup de lecteurs se tortilleront peut-être en lisant ces lignes, mais nous pouvons bel et bien commencer à le croire : les humains sont en train d’ouvrir les yeux.

Les gros titres catastrophistes des journaux ne sont pas seulement pour la plupart du temps inexacts. Au fur et à mesure qu’ils s’accumulent, ils définissent notre relation avec la nature comme une tragédie ininterrompue. Or, le cœur d’une tragédie, c’est qu’elle ne peut être réparée. Et cela, c’est une formule pour le désespoir et l’inaction. Aujourd’hui, concernant l’état de notre planète et la vie qu’elle porte en son sein, le romantisme paresseux est devenu le point de vue par défaut. Mais sur le terrain, des gens travaillent activement à améliorer la situation, et cela la même si personne ne parle d’eux. C’est précisément pourquoi ils sont des héros. Les vrais héros n’en ont rien à faire que l’on parle d’eux ou non. Mais à vrai dire, ils seront probablement les héros du silence dont parleront les écrivains du futur dans une histoire de l’humanité au 22e siècle.

Chaque jour se mettent en place de nouveaux projets de conservation ou de diminution de notre impact sur la planète. Un bon exemple est celui de la reforestation. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, le taux annuel de déforestation a plus que diminué de moitié depuis les années 90. Dans environ la moitié du monde, est en train de se produire un reboisement net. La raison en est notamment économique. Cela tient à ce que l’on appelle la « courbe environnementale de Kuznets», une notion économique qui suggère que le développement économique conduit initialement à une détérioration de l’environnement, mais qu’après une période de croissance économique, la dégradation commence à s’inverser. Autrement dit, qu’une fois que les nations ont atteint la «transition forestière», soit environ 4 500 $ de PIB par habitant, les superficies forestières et autres mesures environnementales commencent à augmenter. Ainsi, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, hormis dans les pays les plus pauvres, comme là où vivent les orang-outans, toutes les données montrent que le monde se reverdit globalement peu à peu[4]. On peut aussi signaler les divers projets de villes vertes qui sont en train de foisonner à travers le monde.

La courbe de Kuznets s’applique aussi à la biodiversité. Les spécialistes donnent pour l’illustrer l’exemple de trois prédateurs iconiques : les loups, les tigres et les lions. Suivant la courbe de Kuznets, le nombre des loups, qui se trouvent principalement dans les pays développés d’Europe et d’Amérique du Nord, est en train d’augmenter rapidement ; le nombre de tigres, qui habitent principalement l’Inde, la Russie et le Bangladesh, est stable depuis 20 ans et vient même de commencer à augmenter ; tandis que le nombre de lions, qui vivent en Afrique sub-saharienne, continue de baisser. Mais pour ces espèces encore sur le déclin, les efforts de conservations se démultiplient, et cela est sans compter sur la force de la nature elle-même – que nous avons bien trop sous-estimés jusqu’à aujourd’hui, et qui pourrait nous donner un sacré coup de pouce.

Ce n’est que récemment que nous avons pris conscience de l’ampleur des changements évolutifs en cours. Ce que nous pourrions voir en réponse au changement climatique et à l’activité humaine, commence à ressembler beaucoup à une accélération mondiale des taux d’évolution. Les espèces s’adaptent très rapidement. Au Kenya, afin d’échapper aux braconniers, les éléphants commencent à vivre la nuit[5]. Sur les places de Rome, de Venise ou de New-York, les pigeons adaptent leur système digestif pour digérer sans cesse mieux les restes de kebabs tombés des poubelles. Et pour s’adapter au changement climatique, les requins…. semblent s’approcher davantage des côtes pour chasser. La technologie aussi est prometteuse. Les outils biotechnologiques pourraient permettre quelques cas de dé-extinction. Grâce à la science de l’ADN, le futur pourrait bien revoir apparaître le mammouth dans les plaines de Sibérie.

Ainsi, si la plupart des humains urbanisés modernes voient la nature comme extrêmement fragile ou déjà désespérément brisée, ce n’est pas du tout le cas. Globalement, les tendances sont favorables. Reste que notre organisation sociétale a besoin – rapidement – d’un changement transformateur : d’une réorganisation à l’échelle du système à travers des facteurs technologiques, économiques et sociaux, faisant de la durabilité la norme plutôt que l’exception altruiste. Nous, les humains, avons progressé au point où nous sommes capables de comprendre notre monde comme jamais auparavant. Nous devons maintenant utiliser ces connaissances à bon escient et rapidement. Les enjeux sont importants, les avantages peuvent être énormes.

Soyons clair là-dessus : l’espèce humaine ne va pas disparaître, ni la vie dans sa globalité. Nos ancêtres et toutes les autres formes de vie ont affronté bien pire par le passé, et ont survécu. Mais il nous faut nous dépêcher, cependant. Car hormis la perte de tous ces magnifiques animaux, ceux-ci font tourner l’écosystème dont nous dépendons nous ;  et plus nous dégradons l’environnement, plus nous réduisons nos sources d’énergies. De fait, plus nous augmentons les risques de conflits engendrant des souffrances inutiles.

Si l’homme est conquérant et dominateur vis-à-vis de la nature, ce n’est pas pour maîtriser la nature qu’il a asservit depuis bien longtemps – c’est avant tout pour ne pas laisser les autres humains prendre sa place et l‘empêcher de transmettre ses gènes. Ainsi, plus la société continuera de se pacifier et de se moderniser, plus l’environnement pourra toujours reprendre une place importante. Les racines continueront de nous rappeler sans cesse plus à l’ordre, et nous aurons toujours plus de quoi les écouter.

Aujourd’hui, l’intention d’un futur tourné vers l’harmonie entre notre espèce et le reste du règne animal et végétal a été posée. A nous maintenant d’en faire une intention toujours plus collective.

Boris Crevin


[1] Nagasawa, M., Mitsui, S., En, S., Ohtani, N., Ohta, M., Sakuma, Y., … & Kikusui, T. (2015). Oxytocin-gaze positive loop and the coevolution of human-dog bonds. Science, 348(6232), 333-336.

[2] Choudhury, A.; et al. (2008). « Elephas maximus ». IUCN Red List of Threatened Species. Version 2012.2. International Union for Conservation of Nature. Retrieved 16 October 2012.

[3] Dirzo, R., Young, H. S., Galetti, M., Ceballos, G., Isaac, N. J., & Collen, B. (2014). Defaunation in the Anthropocene. science, 345(6195), 401-406.

[4] (Chen C, Park T, Wang X, et al (2019). Nature Sustainability 2:122–129. https://doi.org/10.1038/s41893-019-0220-7)

[5] Ihwagi, F. W., Thouless, C., Wang, T., Skidmore, A. K., Omondi, P., & Douglas-Hamilton, I. (2018). Night-day speed ratio of elephants as indicator of poaching levels. Ecological indicators, 84, 38-44.

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